L’organisation de l’Artillerie > Tome B- Approches détaillées > 4- Organisation du XVIIIè siècle - Le Corps Royal de l’artillerie > B- Au XVIIIè siécle l’administation directe de l’artillerie par Sa Majesté le roi >
2- L’artillerie de Choiseul et Gribeauval
 

Article en travaux

Choiseul, Secrétaire d’état à la guerre depuis 1761, sentant sa position menacée par des intrigues de cour, adressait en 1765 au roi un « Mémoire justificatif » sur son action. En ce qui concernait l’artillerie, il dressait un tableau noir de son état au moment de sa prise de fonction : « Les arsenaux de Votre Majesté étaient vides, ... son canon est revenu d’Allemagne en très mauvais état ; point d’affûts, ni de bois pour en faire dans les arsenaux ». Il écrivait avoir voulu la rendre capable d’en imposer aux ennemis du roi alors que, disait-il, si elle se croyait « supérieure à toutes les artilleries de l’Europe », c’était peut-être vrai quant à l’artillerie de siège, mais certainement pas quant à l’artillerie de campagne, où les ennemis avaient « multiplié les bouches à feu et... acquis une célérité dans l’emploi... à laquelle nous ne sommes pas parvenus ». Il ajoutait : « J’ai rappelé au service de Votre Majesté le sieur de Gribeauval, officier général d’artillerie, d’un mérite rare par ses connaissances et son génie en cette matière... Je recommande à Votre Majesté de se souvenir du nom de ce Gribeauval pour que ses ministres prennent ses conseils sur la partie de l’artillerie. »

Ce Gribeauval, dont le nom a déjà été cité, qui était-il donc pour que son ministre en parlât dans de tels termes ?

Gribeauval

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Jean-Baptiste Vacquette de Gribeauval [1] est né à Amiens en 1715 dans une famille qui, depuis le XVIe siècle, avait donné nombre de magistrats et de militaires. Son père lui avait transmis des titres de noblesse. Il fut baptisé le 4 décembre, fête de sainte Barbe, patronne des artilleurs. Beau présage de sa précoce vocation ! Après de solides études, notamment en mathématiques, il entra comme cadet à l’école de La Fère où enseignait Bélidor.

Passant par les différents grades d’officier pointeur, de commissaire extraordinaire puis ordinaire, il sert en Allemagne et dans les Flandres de 1743 à 1748. La paix revenue, il s’intéresse aux perfectionnements du matériel. Il présente en 1748 un projet d’affût de siège qui, après essais, est approuvé par Vallière. En 1750, il envoie au ministre les plans d’une nouvelle voiture. La même année il est nommé capitaine de mineurs. En 1755, il est envoyé en mission en Prusse pour y étudier le nouveau matériel léger.

En 1759, il passe au service de l’Autriche, car l’impératrice Marie-Thérèse a demandé à la cour de France quelques officiers pour encadrer ses artilleurs et ses mineurs. Il y fait ia connaissance de l’ambassadeur de France à Vienne, Stainville, le futur duc de Choiseul.

Nommé par Marie-Thérèse colonel major, puis « général de bataille, commandant en chef du génie, de l’artillerie et des mineurs », il se distingue notamment au siège de Schweidnitz où, de l’avis tant de son chef que de son adversaire Frédéric II, il est l’âme de la défense. Il est alors promu par Marie-Thérèse feld maréchal leutnant, l’équivalent de lieutenant général en France.

Pendant ce siège, Choiseul, devenu Secrétaire d’état à la guerre, a promu Gribeauval maréchal de camp. Il le presse de revenir en France et, malgré l’insistance de Marie-Thérèse pour le garder, Gribeauval rentre (juillet 1763). Il est nommé à l’un des postes d’inspecteur général de l’artillerie et au commandement en chef du corps des mineurs.

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Le constat

Il trouve l’armée française en pleine réorganisation. Choiseul, bien épaulé par le très actif chef des bureaux de la guerre, Dubois, avait lancé toute une série de réformes. En ce qui concernait l’artillerie, il avait créé à Toul, en décembre 1762, une septième brigade [2]. Cette brigade, comme les autres maintenant, compte 10 compagnies, (neuf de canonniers-bombardiers et une de sapeurs). Une compagnie de mineurs et une compagnie d’ouvriers simultanément créées lui sont rattachées.

Mais ce n’était qu’une amorce dans la réorganisation à entreprendre, car Dubois jugeait en 1763 la situation de l’artillerie « effrayante » : la guerre de succession d’Autriche avait déjà épuisé tout ce qu’on avait pu rassembler en tout genre dans les magasins et les arsenaux.

Pendant la paix de 1748 à 1756 on n’avait pu, faute de moyens, reconstituer ni les parcs ni les approvisionnements, de sorte que tout ce qui, depuis, avait été consommé d’artillerie à la guerre avait été construit et rassemblé à grands frais et sans choix pendant l’hiver qui avait précédé chaque campagne.

Dubois avait donc fait rédiger en 1763 un mémoire exposant les problèmes à résoudre pour l’artillerie. Ce mémoire fut soumis à l’examen de quatre officiers : deux inspecteurs généraux, Mouy et Gribeauval, et deux capitaines d’ouvriers, La Mortière et Manson. Monsieur de Mouy avait été choisi parce que connaissant parfaitement l’artillerie française. Attaché au système Vallière il était cependant perméable aux arguments solides de la partie adverse. Gribeauval était, aux yeux de Choiseul, « l’homme le plus instruit des détails et des moyens des étrangers » sur l’artillerie et, ayant servi trente ans l’artillerie française, « il en connaissait les mérites et les défauts ». Quant aux deux capitaines, l’un, La Mortière, était un tenant du système Vallière, l’autre, Manson, était acquis aux idées nouvelles.

Mouy et Gribeauval étaient d’accord pour distinguer l’artillerie de siège et l’artillerie de campagne ; mais ils ne retenaient pas les mêmes calibres, Mouy préférait les pièces puissantes mais lourdes, Gribeauval proposant des pièces allégées, dont il donnait les spécifications. Au vu de ces rapports Choiseul décida de faire construire, sous la direction de Gribeauval, des prototypes des matériels qu’il suggérait et de faire exécuter, sous la direction de Mouy, des essais comparatifs avec les matériels correspondants du système Vallière.

Prototypes et essais

Gribeauval fut affecté à Strasbourg pour faire construire ses matériels par l’arsenal. Visant essentiellement la mobilité (« l’artillerie doit pouvoir trotter et même galoper », disait-il) tout en voulant puissance et précision, il réduisit la longueur du canon en calibres de 26 (pour les matériels Vallière) à 18 [3]. Il diminua l’épaisseur de la bouche à feu avec 150 livres de matière par livre de boulet (au lieu de 300 pour les matériels Vallière, 120 et 100 chez les Autrichiens et les Prussiens), ce que rendaient possible les enseignements de Bélidor quant à la réduction de la charge de poudre. La bouche à feu étant plus légère, le recul était plus important, même avec une charge de poudre réduite. Gribeauval renforça donc l’affût par des entretoises. Avec son affût, le canon de 4 « court » avait un poids diminué d’un tiers par rapport à son homologue Vallière.

La précision du tir fut recherchée par une amélioration du pointage : on substitua une vis de pointage aux coins qu’on enfonçait pour donner à la bouche à feu l’inclinaison convenable. On établit une hausse fixée à la culasse ; elle facilitait le pointage à l’aide d’un bouton de mire à la volée. La précision était aussi améliorée, dans l’artillerie de campagne, par la diminution du « vent » à une « ligne » (2 mm), ce qui, en outre, augmentait la portée et diminuait l’usure du tube.

Les expérimentations conduisirent à adopter les propositions de Gribeauval.

Nouvelle organisation

Une ordonnance du 13 août 1765 (qui ne fut pas imprimée mais qui fut distribuée aux inspecteurs généraux et commandants d’école) fixa la nouvelle organisation de l’artillerie. Pour les matériels de siège, l’artillerie conservait principalement les pièces de 16, mais aussi celles de 24. Celles de 12 et de 8 étaient maintenues (avec leurs dimensions définies en 1732) parce qu’il fallait avoir des pièces longues pour tirer par les embrasures. On conservait les mortiers de 8 pouces. Ceux de 12 pouces ne furent gardés que jusqu’à épuisement du stock de munitions et on adopta un mortier de 10 pouces pouvant tirer à plus de 2 kilomètres.

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Pour l’artillerie de campagne on adopta les matériels « courts » de 12, de 8 et de 4, et un obusier de 6 pouces. Le canon de 4 « à la suédoise » et le canon « à la Rostaing » ne furent plus construits. L’ordonnance de 1765 ne mentionne pas des mortiers. La doctrine à leur sujet n’était pas encore fixée, et les recherches se poursuivaient. Ce fut seulement en 1783 que le chevalier de Gomer fit adopter le mortier qui porta son nom.

Réalisation des matériels et essais

Ces décisions prises, il fallut passer à la réalisation des matériels. Gribeauval en fut chargé. Il était l’ennemi du perfectionnisme. Il écrira, quelques années plus tard, qu’il fallait « ne faire des changements aux armes que de loin en loin et seulement dans le cas où l’on trouverait dans ces changements des avantages assez grands pour compenser la dépense et les inconvénients qu’ils entraînent ». Jusqu’alors les fondeurs avaient leurs spécifications propres. Gribeauval voulait une qualité constante et l’interchangeabilité des différents éléments constitutifs. Il voulait un matériel susceptible d’être fabriqué « en série » dans des établissements divers tout en restant rigoureusement conforme aux modèles. C’était déjà substituer à une production artisanale une véritable production industrielle.

Secondé par d’excellents collaborateurs, ingénieurs comme Maritz, techniciens comme Blanc, maîtres de forges comme Wendel, officiers comme Manson, Le Duc, Vrégille et Hon, il commença par former des officiers d’artillerie capables de contrôler de bout en bout la qualité des fabrications, de la fonte au produit fini. Pour leur donner les moyens d’exercer ce contrôle il fit adopter un étalon de mesure, car les « toises » différaient d’une province à l’autre. Il fit ensuite dresser des tables de construction donnant les cotes détaillées de tous les matériels, bouches à feu, affûts, munitions, pontons, voitures, pièces de rechange et attirails divers. Ce fut un travail considérable auquel Manson consacra vingt-cinq années.

Pour vérifier la qualité de la fabrication on construisit des appareils de mesure et de contrôle, avec des marges de tolérance très étroites. Tronson du Coudray, un capitaine d’ouvriers partisan déterminé de « l’artillerie nouvelle », écrivait : « L’objet principal que l’on s’est proposé dans cette rigoureuse exactitude des constructions nouvelles, c’est la facilité des rechanges. »

Pour s’assurer de la régularité de l’usinage des tubes on inventa l’étoile mobile, disque de cuivre qu’on enfonçait dans l’âme au bout d’une tige. Sur ce disque se trouvaient quatre pointes d’acier, trois fixes, la quatrième mobile sur un plan incliné : le déplacement de cette pointe mobile sur un curseur mesurait l’écart du diamètre du tube par rapport à la norme.

Pour le « charroi » de l’artillerie on adopta la même voie pour tous les matériels.

Ces matériels furent expérimentés en 1769, non plus comme prototypes mais en nombre réduit, au camp de Verberie où avaient été rassemblées trois divisions. Gribeauval commandait le détachement d’artillerie. Beaucoup d’améliorations avaient été apportées au matériel : en particulier, la mobilité avait été accrue par l’adoption d’essieux dont au moins les fusées étaient en fer. Ils étaient plus solides que les essieux en bois et ils diminuaient l’effort de traction grâce à un diamètre plus petit de la fusée. Pour mieux répartir le poids de la bouche à feu sur les deux essieux en cas de long déplacement, les tourillons étaient enlevés de l’encastrement de tir pour être mis dans un encastrement de route placé sur l’affût plus près de l’avant-train, comme Camus des Touches l’avait proposé sans succès à Vallière. L’allègement de la bouche à feu permettait d’exécuter cette manœuvre à bras. En conséquence le diamètre des roues de l’avant-train fut augmenté, ce qui facilitait la traction en terrain inégal ou bourbeux ; encore une proposition de Camus des Touches qui n’avait pas été acceptée ! Jusqu’alors les chevaux de l’attelage étaient en file, le dernier étant entre deux brancards (la limonière) et supportant seul tout l’effort dans les descentes. On y substitua le timon ; les chevaux furent désormais à deux de front. L’encombrante longueur de l’attelage fut ainsi réduite de moitié [4].

La cadence du tir fut accélérée : les munitions se présentaient désormais soit en cartouche à boulet, comprenant boulet « ensaboté » et gargousse, soit en cartouche à balles avec balles disposées sur un plateau de fer (au lieu de bois antérieurement) et gargousse. La gargousse fut faite en « gros camelot », qui se déformait moins que la serge. On arriva à faire tirer par le canon de campagne léger 2 à 3 coups à la minute, par le canon lourd 1 à 2 et par l’obusier 1. Un coffret à munitions fut placé sur l’affût, afin de disposer, sur la position de tir, d’un en-cas de munitions sans avoir à attendre le caisson.

Le déplacement de la pièce sur le champ de bataille se faisait, s’il était de courte amplitude, à bras d’homme. Des crochets fixés sur l’affût permettaient d’y passer des cordages. Pour des déplacements de quelque distance on utilisait la prolonge, cordage d’une dizaine de mètres qui permettait de relier l’affût à l’avant-train sans placer l’affût sur cet avant-train, et ainsi de franchir fossés, ruisseaux et ravins. En cas de besoin on pouvait alors tirer sans détacher le canon de l’avant-train.

Organisation

Partant du nombre de bouches à feu dont on entendait doter l’armée et de l’effectif nécessaire pour servir chaque pièce (on avait défini avec précision les fonctions et la place de chaque canonnier) on détermina le nombre d’unités et l’importance de l’encadrement. Gribeauval préconisait 4 pièces pour 1 000 hommes, dont un quart en canons de 12, la moitié en canons de 8 et un quart en canons de 4. En outre, 6 obusiers pour 100 canons. Au total le Corps royal comprit 1 042 officiers (dont 117 détachés dans les places et arsenaux) et 7415 soldats, soit une augmentation de près du tiers.

Les brigades deviennent régiments

Le cadre général variait plus dans les termes que dans le fond : si les 7 brigades devinrent 7 régiments, ceux-ci restèrent dans les mêmes garnisons, toujours accolés à une école dont le commandant avait autorité sur le régiment. Ils prirent le nom de leur garnison de l’époque où ils se formèrent : régiments de La Fère, Metz, Besançon, Grenoble, Strasbourg, Auxonne et Toul. Chaque régiment comprenait, outre un état-major assez étoffé, deux bataillons, le premier à deux brigades de 4 compagnies de canonniers et une brigade de 4 compagnies de sapeurs, le deuxième à deux brigades, chacune à 3 compagnies de canonniers et une de sapeurs. En outre, six compagnies de mineurs, tout en restant partie du Corps royal, formèrent un corps de mineurs ayant son commandant en chef et son école à Verdun. Neuf compagnies d’ouvriers étaient affectées aux arsenaux et manufactures.

L’encadrement était toujours riche : à l’état-major du régiment un lieutenant-colonel, un major et ses trois adjoints, un quartier-maître ; dans chaque compagnie quatre officiers auprès du capitaine. Mais l’innovation quasi révolutionnaire était que l’un de ces officiers était un « garçon-major » issu des bas-officiers. Cette innovation soulignait l’importance et la qualité des bas-officiers de l’Arme. Un sergent-major commandait la quatrième section de chaque compagnie (à côté des deux lieutenants en second et du garçon-major), et un sergent était adjoint à chaque chef de section.

Toutes les compagnies de canonniers et de sapeurs étaient à 46 hommes (il n’y avait plus de compagnies de bombardiers) ; celles de mineurs étaient à 70 hommes, et celles d’ouvriers à 61 hommes. Dans ces dernières, les 4 officiers auprès du capitaine en premier étaient un capitaine en second, un lieutenant en premier et deux garçons-majors, cela parce que les jeunes officiers n’étaient que peu préparés à servir dans les établissements auxquels ces compagnies d’ouvriers étaient affectées.

Pour faciliter l’emploi et favoriser l’entretien du matériel, Gribeauval constitua des « divisions de parc » de 8 canons ou 6 obusiers qui étaient affectées chacune à une compagnie pour toute la durée de la campagne.

Enfin, l’école des élèves fut maintenue. Elle fut transférée de La Fère à Bapaume en 1769.

Les canons d’infanterie étaient conservés, à raison de deux par bataillon, servis par du personnel du Corps royal. Ils étaient à la disposition exclusive du brigadier d’infanterie. Gribeauval n’avait pu s’y opposer quoiqu’il y fût défavorable, disant (d’après Lespinasse) que c’était « la manie du temps ».

Pour marquer la rupture avec le passé que signifiait l’ensemble de ces dispositions, Gribeauval fit adopter un nouvel uniforme pour les artilleurs : habit bleu à revers et parements rouges, culotte et veste bleues (au lieu de rouge). C’était à peu de chose près l’uniforme que portera le jeune lieutenant de Buonaparté en 1785 et dont il déclarera, étant Premier consul : « Je n’en connais pas de plus beau que mon habit d’artilleur de La Fère. »

La polémique

Au moment de sa disgrâce en 1770, Choiseul pouvait estimer que la réforme de l’artillerie qu’il avait voulue était en bonne voie : en cinq années on avait fabriqué 1 200 bouches à feu des nouveaux modèles, 1 300 affûts et 2 000 chariots et caissons. Mais beaucoup d’artilleurs n’étaient pas convaincus de l’utilité de cette réforme.

Il y avait, dans le Corps royal, le clan des « Rouges », partisans des anciens matériels, et celui des « Bleus », qui suivaient Gribeauval, ces appellations correspondant au changement dans l’uniforme des artilleurs décidé en 1765 lors de l’adoption du nouveau matériel.

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Le chef de file des Rouges était Joseph de Vallière, le fils de l’instigateur des réformes de 1720 et 1732. Né à Paris en 1717, il avait pris part, âgé de seize ans, au siège de Kehl en 1733. Il était à la prise de Prague en 1741 et à la retraite qui avait suivi. Il avait fait tous les sièges de la campagne des Flandres en 1745 et avait été très apprécié des maréchaux de Saxe et de Lowendahl.

Inspecteur général des écoles d’artillerie en 1745, il avait succédé à son père en 1747 comme directeur général des écoles, inspecteur du Régiment royal d’artillerie et des manufactures. Maréchal de camp en 1747, il avait commandé pendant la guerre de Sept Ans sous d’Estrées, Soubise et Contades. C’était un artilleur très compétent qui tenait au système créé par son père, autant par conviction que par piété filiale.

Belle-Isle, pour tenter la réforme qu’il projetait du Corps royal, l’avait pratiquement éliminé en 1759 en ne lui laissant que le titre (et les appointements) de directeur général de l’artillerie dont il allait assurer lui-même les fonctions. C’est probablement pour la même raison que Choiseul le mit en 1762 à la disposition du roi d’Espagne.

De retour en France, Joseph de Vallière appuya de son autorité les objections des Rouges, qui portaient sur presque tous les points de la réforme. A leurs yeux, les nouveaux canons avaient sacrifié à la mobilité les qualités essentielles de l’artillerie : puissance, portée et précision ; le recul des canons allégés était rédhibitoire ; le nouveau matériel était trop fragile et imposerait d’emporter beaucoup plus de pièces de rechange ; la distinction entre l’artillerie de siège et place et l’artillerie de campagne était une complication, alors que la réforme se piquait de simplification ; les nouveaux matériels n’étaient pas aptes à l’attaque et à la défense des places, et l’expérience des campagnes passées prouvait que les anciens matériels étaient très suffisamment mobiles pour accompagner les troupes à appuyer. On déclarait enfin la vis de pointage trop fragile et la hausse inutile. On contestait même la sincérité des épreuves comparatives de Strasbourg et, donc, leur valeur de comparaison.

Ces opposants, pondérés comme du Puget ou passionnés comme Saint-Auban, n’avaient guère exprimé leurs critiques tant que Choiseul, dont ils craignaient les réactions, était au pouvoir. Mais après sa disgrâce, ils ne se retinrent plus. Du Puget, qui fit paraître en 1771 un Essai sur l’usage de l’artillerie dans la guerre de campagne et dans celle des sièges, estimait que les pièces courtes et légères embarrassaient « presqu’autant que les plus grosses et les plus longues » et qu’elles consommaient « autant de munitions, dont le transport est, au fond, le plus gênant ». Joseph de Vallière, parlant des nouveaux matériels, écrivait que « tout le merveilleux se réduisait à quelques chevaux de moins pour traîner le canon seul, faible dédommagement des nouveaux inconvénients dans lesquels on était tombé ». Saint-Auban allait répétant qu’après Rocoux le maréchal de Saxe lui avait dit : « Rien n’est impossible puisque le gros canon marche aussi vite que les hussards ».

Le nouveau Secrétaire d’état, Monteynard, fut sensible à ces critiques, d’autant plus qu’il était harcelé par le Contrôleur général des finances pour trouver des économies et que l’augmentation des effectifs et la réalisation des matériels nouveaux étaient coûteuses. Il fit donc refaire à Douai, en 1771, des essais comparatifs entre matériels de 4 des deux systèmes. Les anciennes pièces avaient une portée légèrement supérieure et un recul moitié moindre.

Sur le vu de ces résultats partiels, Monteynard décida de revenir à l’ancien système et de réduire les effectifs. D’où l’ordonnance de 1772. Les effectifs du Corps royal étaient ramenés à 801 officiers et 5 617 hommes (soit une réduction d’environ un quart). Les régiments n’avaient plus que 10 compagnies (au lieu de 20). Le corps des mineurs était dissous et ses compagnies étaient rattachées aux régiments (une septième étant créée). L’école des élèves à Bapaume et celle des mineurs à Verdun étaient supprimées.

Enfin, on supprimait les postes de garçons-majors qui, aux dires des Rouges, étaient de mauvais officiers « sans talents, sans naissance, sans éducation, sans aucune connaissance des mathématiques et le plus souvent sans principes de mœurs et de conduite ».

Le problème n’était pas résolu pour autant : que faire des matériels nouveaux déjà construits ? On ne pouvait pas les affecter tous à la défense des côtes. La recherche d’économies ne permettait pas de relancer la fabrication des matériels type 1732. Enfin la mise à pied de bon nombre de canonniers et d’officiers de fortune coûtait cher.

Mais la victoire des Rouges fut de courte durée.

Dès 1774, à la disgrâce de Monteynard, son successeur, d’Aiguillon, réunit une commission composée de quatre maréchaux, Richelieu, Contades, Soubise et Broglie, qui proposa de revenir à l’artillerie de Gribeauval. Le comte du Muy, nommé par Louis XVI Secrétaire d’état à la guerre, fit signer le 3 octobre 1774 une ordonnance qui reprenait pratiquement les dispositions de celle de 1765. La polémique s’éteignit peu à peu, par la mort de Vallière en 1776 et la mise à l’écart des plus fougueux partisans : Saint-Auban, un Rouge, et Tronson du Coudray, un Bleu, qui fut envoyé en Amérique.

En 1776, le Corps royal est porté à 909 officiers et 11 085 hommes, soit une augmentation de près de moitié par rapport à 1765. Quant aux garçons-majors, ils renaissent en 1774 sous le nom d’adjudants et prennent en 1776 1’appellation de lieutenant en troisième.

A la mort de Vallière le poste de directeur général de l’artillerie fut supprimé. Saint-Germain, le nouveau ministre, créa le poste de Premier inspecteur général de l’artillerie pour Gribeauval, qui le conserva jusqu’à sa mort en 1789.

En 1778, la réorganisation des troupes provinciales entraîna la création de sept régiments provinciaux d’artillerie qui, rattachés aux régiments « normaux », devaient leur fournir des réserves instruites.

[1] Voir le Gribeauval de l’ingénieur général Nardin (Les Cahiers de la Fondation pour les études de défense nationale - 1982).

[2] la dixième si l’on compte les trois brigades issues de l’artillerie de la marine, qui ont fait partie du Corps royal de 1761 à 1765).

[3] Les matériels autrichiens n’en avaient que 16 et certains matériels prussiens 14.

[4] Chaque paire de chevaux était dirigée par un conducteur monté sur le cheval de gauche, dit porteur. Ce conducteur conduisait, avec le fouet et la longe, le cheval de droite, dit sous-verge. Ce mode d’attelage a été utilisé pour des équipages civils à partir de la Restauration, à l’exemple du duc d’Aumont,d’où le nom d’attelage "à la Daumont", qui subsista jusqu’à la fin de l’artillerie hippomobile.


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