L’organisation de l’Artillerie > Tome B- Approches détaillées > 3- Organisation du XVIIè siècle, avec les grands maîtres de l’artillerie >
1- Les Grands maîtres du XVIIe siècle
 

Maximilien de Béthune, marquis de Rosny, duc de Sully,
Grand maître de 1599 à 1610.

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Quand Antoine d’Estrées, Grand maître de l’artillerie, se démit de sa charge (1599), Henri IV avait auprès de lui, depuis plus de vingt ans, un homme dont il avait pu éprouver en toutes circonstances le courage, l’énergie, le caractère et l’intelligence exceptionnels, un homme si avisé en matière de gestion qu’il projetait depuis deux ans déjà d’en faire le Surintendant des finances : Maximilien de Béthune (1559-1641), qui sera marquis de Rosny et sera plus connu sous le nom d’une terre acquise en 1602 et élevée pour lui en duché-pairie en 1606 : Sully.

La gloire du duc de Sully brille dans toutes les écoles françaises à côté de celle de son maître. Cet artilleur devint d’abord Grand voyer de France (1597), puis Surintendant des finances (1598), Grand maître de l’artillerie (1599), Surintendant des fortifications et bâtiments (1602), Voyer de Paris, capitaine de la Bastille, Grand maître des ports et hâvres (1606), Gouverneur général en Poitou, Chatelleraudois et Loudunois, ambassadeur ou négociateur de circonstance, etc. Paysan et guerrier comme son roi, il sut être bâtisseur, agronome, économe, financier et politique avec assez de talent pour, malgré l’appauvrissement général dû aux guerres de religion, rendre à son pays, en dix ans, un équilibre et des réserves, un trésor et une armée. Il avait au plus haut point toutes les qualités que requérait la charge de grand maître de l’artillerie. Henri IV la lui donna le 13 novembre 1599. Il avait quarante ans.

Son père, chrétien « réformé » du parti de Condé, l’avait mis à dix-sept ans sous les armes aux côtés du roi de Navarre, dans les guerres de religion. Multipliant les faits d’armes, il avait été blessé notamment à Cahors (1579), à Nérac (1580), à Ivry (1590) et à Chartres (1591).

Dès les premières années de sa vie militaire, son esprit éveillé et réfléchi l’avait porté à s’intéresser aux puissantes armes nouvelles. Il fut vite familier de l’emploi du canon. Il eut ainsi la responsabilité des quelques bouches à feu dont la présence fut déterminante dans la prise de Talmont (en Vendée), puis de Saint-Maixent, puis de Fontenay-le-Comte (juin 1587). Il fut l’artilleur de la bataille de Coutras (1587) et celui du siège de Rouen (1592). A Dreux, en 1593, il conduisit le beau travail de mines qui livra la place.

Les vieux lieutenants généraux ou provinciaux de l’artillerie le voyaient sans grand plaisir empiéter sur leur domaine ; et en 1594, sous Laon assiégé, il fallut la volonté du roi pour imposer, au vieux et expérimenté de Born, de confier à Maximilien de Béthune l’« exécution » (la conduite) d’une batterie de six pièces.

Par la suite, ses fonctions au plus haut niveau de l’État l’éloignèrent des combats ; mais son zèle put s’y appliquer plus efficacement encore au renforcement des armées, et de l’artillerie en particulier. Par exemple, étant Grand voyer de France, cet artilleur dans l’âme faisait planter des ormes le long des routes parce que leur bois était le meilleur pour les flasques d’affût des canons (les entretoises, elles, étant en chêne). Le premier projet d’un hôtel des invalides destiné aux pauvres soldats dénués de ressources, mutilés et abandonnés à la charité publique, fut un édit qu’il présenta en 1606 à la signature de son souverain.

La première campagne qu’il eut à préparer comme grand maître fut celle de Savoie (1600). Prévoyant la concentration à Lyon et à Grenoble, d’un gros équipage, il avait passé un marché pour un transport de bagages de 3 300 000 livres. Lorsque les voituriers s’aperçurent qu’il s’agissait de canons, boulets, poudres et accessoires, ils protestèrent. En vain. Il fit traîner le tout à Lyon, « en moins d’un rien, montrant tellement sa promptitude et diligente conduite qu’on le vit plutôt en campagne que de l’avoir pensé » (Brantôme), à la tête de 60 canons parfaitement équipés. Puis, habile négociateur, ayant déployé sa force, il sut obtenir une reddition honorable du gouverneur de Montmélian, place réputée imprenable.

Depuis, chaque année il eût à mettre sur pied un équipage. De celui de 1610, on disait que « le premier harnais serait à Châlons quand le dernier sortirait des faubourgs de la porte Saint-Martin », de Paris.

En 1601, Henri IV, en considération des mérites du titulaire, érigea la grande maîtrise en office de la couronne, la plaçant en importance protocolaire au même niveau que les vieilles charges de l’infanterie et de la cavalerie.

Sully, grand maître, fier de sa charge, avait le sens inné de la grandeur et du cérémonial. Il s’installa luxueusement, au cœur de l’artillerie, dans cet arsenal de Paris qui fut le siège de son travail et de sa puissance. Travailleur infatigable, gestionnaire rigoureux et prudent, il y accumulait les prises de guerre et les achats. Dès 1604, il avait à Paris des armes pour 15 000 fantassins et 3 000 cavaliers, 100 pièces neuves, 2 000 000 de livres de poudre, 100 000 boulets. Il voyait toujours loin, en sage politique. En 1609, il étudiait la possibilité d’entretenir des troupes permanentes tant de terre que de mer. En 1610, il tenait 400 pièces à la disposition du roi, et, pour faire face aux besoins d’une concentration des forces alliées hostiles à l’Espagne - le grand dessein de la fin du règne de Henri IV - il préparait l’entretien par la France de 120 canons destinés à ces forces.

Un intense goût du pouvoir, une fierté qu’on disait arrogante, une ambition qui lui permit de ne pas reculer devant les responsabilités, un insatiable besoin de richesses matérielles, et aussi sa réussite, avaient valu à Sully jalousies, rancunes tenaces et inimitiés féroces. La mort de Henri IV ne pouvait qu’arrêter son éclatante élévation. Cependant, pour obtenir sa disgrâce, les ennemis du grand maître durent attendre qu’il ait refusé à la reine le libre accès au trésor du feu roi. Ce trésor était à l’abri à l’Arsenal.

Prévoyant, Sully avait pris la précaution de faire transférer la charge de grand maître, le 30 avril 1610, à son fils Maximilien II de Béthune, auquel il avait déjà fait transférer la surintendance des fortifications et bâtiments. Au début de 1611, lorsqu’il se sentit en disgrâce, il abandonna les affaires de l’État et se retira dans ses terres.

Maximilien II de Béthune,
Grand maître de 1610 à 1634.

Maximilien II de Béthune (1588-1634), nouveau grand maître, se trouva dans une situation difficile. Non seulement il était protestant, mais ses frères et son beau-frère le duc de Rohan étaient les chefs du parti calviniste. En 1620, il dut se démettre de la surintendance des fortifications. Peu à peu, on lui enleva l’exercice des fonctions de sa charge de grand maître. Le roi, sous prétexte du grand intérêt qu’il portait lui-même à l’artillerie, signa les brevets et les commissions. Pendant les campagnes, le grand maître fut considéré comme « absent » et remplacé successivement par ses lieutenants-généraux : Cadenet, Bassompierre, Schomberg, les Rothelin, d’Aligey, par La Meilleraye enfin qui, à partir de 1632, commanda par commission. Maximilien II de Béthune a, du moins, laissé de son passage à la grande maîtrise la trace d’un effort pour créer une réglementation de l’Arme : une Instruction sur le fait de l’artillerie.

Lorsqu’il mourut, en 1634, son père vivait toujours et rentra en possession de cette charge.

Louis XIII, pour en finir, la lui racheta en échange du bâton de maréchal de France et de 200 000 livres.

Charles II de La Porte, sieur de la Meilleraye,
Grand maître de 1634 à 1648.

Le successeur des Béthune, Charles II de La Porte sieur de la Meilleraye (1602-1664), cousin germain du cardinal de Richelieu, était un très brillant capitaine qui, tout jeune, avait levé, en 1627, un régiment pour combattre à Ré, à Oléron et surtout au siège de la Rochelle. Il s’était distingué au Pas de Suse en 1629, à Carignan en 1630. En 1633, le cardinal avait créé pour lui, aux dépens de la grande maîtrise de l’artillerie, la charge d’« intendant et commissaire général des poudres et salpêtres ». Après la mort de Maximilien II de Béthune, il obtint l’abandon, par le vieux Sully, de la grande maîtrise elle-même (21 septembre 1634) ; mais sa vie se poursuivit aux armées ou à leur tête, de succès en succès. Il fut bientôt maréchal de France.

Un incident de 1645 montre le niveau de la conception que le marquis de la Meilleraye pouvait avoir de son rôle de grand maître de l’artillerie. Il avait désigné, pour conduire l’équipage destiné à l’armée du duc d’Enghien, un maître, le comte de Montmarin, qui ne plut pas au duc. La Meilleraye refusa de désigner un autre maître. « Les généraux, dit-il, ont bien le droit de donner aux officiers d’artillerie de leur armée tous les ordres qu’ils jugent nécessaires pour le service du roi, mais le choix des officiers qui doivent servir dans chaque armée appartient au grand maître, et les généraux sont obligés de se servir de ceux qui leur sont donnés  » ; et pour éviter toute contestation il « mena » lui-même l’équipage.

Il était considéré comme l’homme de son temps « le plus expert en fait de sièges » et, en 1646, Mazarin décida la reine à lui confier le commandement des opérations maritimes et terrestres contre les ports espagnols d’Italie. La campagne fut un retentissant succès.

En 1648, il se démit de la grande maîtrise en faveur de son fils, alors dans sa dix-septième année. Il lui en obtint la « survivance » l’année suivante et continua, lui, à commander l’armée royale un peu partout, jusqu’en 1652, toujours avec le même bonheur. Gouverneur de la Bretagne, il en développa la vocation maritime et coloniale, partageant son temps entre Nantes et l’Arsenal. En 1661, son marquisat de La Meilleraye fut érigé en duché-pairie.

A sa manière, il avait encore maintenu très haut le prestige de la grande maîtrise de l’artillerie.

Charles-Armand, futur duc de Mazarin,
Grand maître de 1648 à 1669.

Charles-Armand (1632-1713) est passé dans l’histoire sous le nom de duc de Mazarin qu’il obtint du tout-puissant cardinal dont il épousait la nièce, Hortense Mancini.

La grande maîtrise lui avait été transférée en 1648 à un âge trop tendre pour qu’il pût en assumer réellement les responsabilités. Son père, trop occupé par ailleurs, n’en avait gardé les rênes en main qu’en lâchant une partie de ses pouvoirs à l’autoritaire secrétaire d’État à la Guerre, Le Tellier.

Jusqu’à son mariage, Charles-Armand de la Porte avait toujours été en campagne. Capitaine à treize ans au régiment de cavalerie de son père, il était lieutenant-général des armées du roi en 1654, très apprécié, en particulier, par le maréchal de Turenne.

En en faisant le mari de sa nièce (1661), Mazarin l’accabla d’un immense héritage comprenant d’inestimables trésors artistiques. Le nouveau duc alla s’installer au palais Mazarin (aujourd’hui Bibliothèque nationale) et consacra désormais l’essentiel de son activité à la gestion de ses biens. En 1669, il renonça aux fonctions de grand maître, dont le secrétaire d’État, Michel Le Tellier (Louvois, depuis 1666), prenait peu à peu les attributions de gestion.

Henri de Daillon, duc du Lude,
Grand maître de 1669 à 1685.

Henri de Daillon, duc du Lude (1623-1685), gouverneur de Versailles et maréchal de camp, avait dès sa jeunesse vécu dans le proche entourage de Louis XIV. Sa désignation comme grand maître de l’artillerie (juillet 1669) n’était justifiée ni par une grande expérience de la guerre, ni par une quelconque connaissance de sa nouvelle charge ; et si Louvois l’avait proposé au roi, c’était pour opposer un favori au marquis de Puyguilhem (le futur Lauzun) qui intriguait pour obtenir la place. Henri du Lude ne fit rien pour s’opposer à l’œuvre centralisatrice du puissant secrétaire d’État. Sa soumission facilita des réformes heureuses, en particulier la création de régiments d’infanterie spécialement affectés aux canons. Il accepta d’autant mieux cette nouveauté qu’il fut nommé, par commission de février 1671, colonel-lieutenant du premier régiment ainsi créé, celui des fusiliers du roi, dont le roi lui-même était le colonel, puis, en 1684, dans des conditions analogues, colonel-lieutenant du régiment des bombardiers. Mais le grand maître n’était plus le maître de l’artillerie.

Louis de Crevant, marquis puis duc d’Humières,
Grand maître de 1685 à 1699

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Louis de Crevant, marquis puis duc d’Humières (1628-1694), maréchal de France dès 1668, était déjà un chef expérimenté quand il fut nommé grand maître (17 novembre 1685) et colonel-lieutenant des deux régiments de l’artillerie. Guerrier dans l’âme, il avait à son actif près d’un demi-siècle de campagnes. Il continua. Plus intéressé par le commandement d’une armée que par l’artillerie, il fut un grand maître plus effacé encore que son prédécesseur devant Louvois.

Il était loin le temps où Genouillac faisait remontrance à son roi, où Jean d’Estrées décidait lui-même de réduire à 6 les calibres de France, où Sully, de l’Arsenal, régissait le royaume. Pourtant, dans le texte du serment prêté par le grand maître on ne trouvait aucun changement appréciable, aucune allusion à un pouvoir quelconque s’interposant entre le roi et le grand maître.

Mais un « ministre d’État » ordonnait maintenant au nom du roi, sauf pour l’exécution du feu dans la bataille.


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