L’organisation de l’Artillerie > Tome B- Approches détaillées > 1- Organisation du XIVè siécle jusqu’à la fin du XVè siècle >
1- Un voile épais sur cette première période de l’artillerie à feu - fin XIIIè siècle, début XIVème.
 

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Article rédigé à partir d’extraits de l’"Histoire de l’Artillerie française" de Michel Lombarès - Charles-Lavauzelle (1984.)

JP Bariller

Certains auteurs croient pouvoir signaler l’emploi d’une "artillerie à feu" en France dès le début du XIIIè siècle, très précisément en 1218 devant Marmande et devant Toulouse. Mais nul ne peut dire ce qu’était cette "artillerie à feu", probablement des feux grégeois.

On a bien sorti, d’un puits du château de Coucy un morceau de couleuvrine en cuivre jaune portant l’inscription : "Faict le 6 mars 1258. Raoul, roys de Coucy". Mais le faussaire ignorait que les chiffres arabes qu’il a utilisés n’ont commencé à être en usage en France qu’au début du XIVè siècle et que Raoul II de Coucy avait été tué en 1250 à la bataille de Massoure.

Si l’on connaît depuis fort longtemps les poudres de combustible salpêtrées, on ne peut parler de "poudre à canon" qu’à partir du moment où l’explosion de ces poudres a été utilisée pour lancer des projectiles de guerre, c’est-à-dire en France, vers le fin du XIIIè siècle.

En 1227, une Ordonnance de Louis XI accordait à l’Hôtel Dieu de Paris "sauvegarde et exceptions pour ... La recherche du salpêtre". Ce sel rare, préparé par les pharmaciens de l’Hôtel Dieu, seuls chimistes capables d’épurer le salpêtre, est utilisé contre la lèpre. Et non pas pour les feux d’artifice ni pour les canons qui n’existaient pas encore.

Deux grands professeurs de la célèbre Université de Paris, Albert le Grand (mort en 1248) et Roger Bacon, moine franciscain d’origine britannique, dont les premiers écrits concernant cette poudre noire dont ils ont eu connaissance, datent de 1248. Ils n’en ont pas dit grand-chose et rien ne permet de penser qu’ils en aient connu l’usage comme poudre à canon.

Cependant, il est relaté,dans "Origines de l’artillerie française" de Lorédan Larchey (1863) l’utilisation de la poudre à canon dans la période de 1324 à 1354.

Cette poudre va être améliorée, grâce à de nouveaux outils de production (pilons et meules). On signale dès le milieu du XIVè siècle des moulins à poudre à Augsbourg (1340) et à Spandau (1344). La France suit.

En 1354, en France, existe un capitaine général des poudres, qui surveille et contrôle les "faiseurs et compositeurs de poudre". Il relève d’un grand personnage au titre déjà désuet à qui est confié le contrôle de "l’artillerie" : le grand maître des arbalétriers. Cette appellation témoigne de l’usage simultané des nouvelles armes à feu avec les anciennes, névrobalistiques...

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Dès lors, il est possible de laisser libre cours à la création d’armes de natures très diverses :

  • de mortiers (vases où l’on pilait la poudre - avec les explosions qui en résultaient mais qui inspiraient...),
  • d’armes légères de formes très allongées (couleuvrines ou serpentines, lançant des "carreaux" [1], arquebuses lançant des balles [2] ),
  • d’armes lourdes avec des bombardes, sortes de mortiers allongés par des "tubes" que l’on appelle "canon" [3] qui lancent non pas des bombes, mais des boulets en pierre. Ces tubes sont soit fermés à l’arrière, leur service est alors identique à celui du mortier, soit chargés par l’arrière où l’on place une chambre d’explosion, où l’on met la poudre, appelée "chambre" ou "culasse"... Le nom de "veuglaire" est aussi utilisé, venant du flamand "vogheleer" qui veut dire oiseleur... Le tir s’effectue sous un angle proche de 45°, comme pour les mortiers, pour projeter en l’air un objet et le faire "voler" [4] jusqu’à la plus longue distance ainsi permise...

Ainsi on arrive à voir sur le terrain plusieurs armes, majoritairement légères mais aussi quelques armes lourdes, de plus en plus lourdes... Il faut coordonner tout cela.

En 1375, devant Saint-Sauveur-le-Vicomte, Bernard de Montferrat est désigné "maître de l’artillerie" pour le siège, où sont déployés 32 bouches à feu, dont un "grant canon" jetant 100 livres, amené de Saint-Lô, par Gérard de Figeac, "canonnier du roi", et un canon de 2 300 livres forgé par cinq maîtres forgeurs aux halles de Caen...

Dès le début du XIVe siècle, l’usage des armes à feu est très répandu. Il s’agit essentiellement de sièges, bien plus nombreux que les batailles. On y pratique le bombardement des assiégés et la brèche dans leur muraille, ou défense des assiégeants.

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L’artillerie d’une expédition, pour un siège, nécessite un transport par des charretiers civils embauchés à cette occasion, avec leurs chevaux et, parfois, avec leurs véhicules. A défaut, les chariots transportant les pièces et leurs accessoires sont traînés par les boeufs et les chevaux des paysans des régions traversées.

Des sacs de cuir ou tonneaux étanches contiennent la poudre, à l’abri des intempéries et des risques de feu.

L’équipe du maître d’artillerie suit, avec ses canonniers et autres aides. Arrivés près du poste de tir, les charretiers et les chariots abandonnent les bouches à feu. La mise en œuvre se fait alors à la force des hommes pour le montage des pièces sur affûts et leur déplacements. On fait usage d’engins comportant charpentes, cordes et poulies...

Pour autant on ne peut pas dire qu’il y ait une réelle organisation dans l’artillerie du roi de France. Au XIVe siècle on voit apparaître des "artilleries" (arsenaux) choisies comme "artilleries du roi". Elles sont situées dans certaines places ou forteresses royales , avec "maîtres" et compagnons.

Les progrès techniques auraient pu mettre en concurrence les artisans de l’artillerie à feu avec ceux de la vielle artillerie. Mais leur mission était la même : ils formaient une grande famille dont une ordonnance royale , en 1411, fit une une corporation d’enginieurs, quelque fut la nature des engins de guerre dont ils avaient la spécialité.

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Pour une campagne exigeant plusieurs artilleries, un des maîtres pouvait être désigné pour diriger l’ensemble. Il était alors qualifié de "maître général". Son rôle était difficile avec ces collègues habitués à travailler en maîtres artisans parfaitement indépendants.

La charge de Grand-maître des arbalétriers est attribuée en France en 1226. Le premier connu est Thibaud de Montléard nommé en 1270 par Saint-Louis. [5]

Le Grand maître est un personnage de haute noblesse qui a en charge tous les hommes de pied qui utilisaient des engins de guerre sortant de l’ordinaire, donc tous les maîtres de l’artillerie et leur personnel : canonniers, fossoyers, pontonniers, ouvriers divers.

Il était au plus près du roi, chaque fois que celui-cit menait lui-même une opération. Lorsque l’artillerie à feu sera plus développée, il aura pour privilège de s’approprier toutes les armes à feu prises à l’ennemie. [6]

Pendant plus de 2 siècles, les Grands maîtres des arbalétriers ont eu la charge de l’artillerie, jusqu’à ce que les armes à feu remplacent totalement les arbalètes, et qu’un Grand-maître de l’artillerie s’impose. Les cellules de base qualifiées d’artillerie du roi, vont s’organiser autour de celle qui était la mieux placée, celle du Louvre. Cette artillerie était près du roi, dans son château ; elle lui appartenait sans intermédiaire féodal ni communal. Elle avait toutes les faveurs du roi. [7]

Les premiers maîtres connus du Louvre sont : Guillaume de Dourdan (1291), Guillebert (1294), son fils Jean (1298), Benoît Fabry (1307), Adam (1314), Lambert Amigard (1322)...

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Au milieu du XIVe siècle, le roi Jean le Bon tente une ébauche d’organisation. Jean de Lyon (alors commis à la garde des artilleries au Louvre depuis 1345) est nommé "souverain maître des artilleries du roi en 1358. Pour autant, il a peu d’autorité sur toutes les artilleries qui restent indépendantes. Son fils, Milet lui succède le 1er novembre 1378 et reçoit le titre de "Maître général et visiteur (inspecteur) des artilleries du roi".

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Cette tentative de hiérarchisation officialisée, de toutes les artilleries [8], ne s’améliorera que progressivement avec ses successeurs.

Il faudra attendre 1436, avec l’arrivée à Paris de Charles VII, pour voir les artilleries se soumettre à des règles.

[1] bois amincis aux deux bouts

[2] de fer ou de plomb, dont le diamètre ne dépassait pas celui de la monnaie courante, appelée "pistole"...

[3] Du latin canna, canne, roseau creux du midi.

[4] Parmi les objets volants on y voit aussi des fusées et autres lances-feux.

[5] Cette charge est supprimée en 1478 au décès de Jean seigneur d’Auxy en 1477, rétablie par François 1er en 1523, dont le titulaire est Aimar de Trie, et disparaitra à sa mort en 1534.

[6] Avec le bronze, ce droit sera étendu à tous les objets de cuivre ou d’étain, jusqu’au bronze des cloches. Coutume qui perdurera, jusqu’à la disparition du bronze.

[7] Le maître de cette artillerie était de la maison du roi. Il avait au château à la fois son arsenal et son logement de fonction. Lorsque cette "artillerie", se développant, s’installera dans les bâtiments proches de la bastille Saint-Antoine, la Bastille. Elle y deviendra l’Arsenal.

[8] A côté de l’artillerie du roi, il y a toujours des "artillerie" indépendantes, ateliers artisanaux travaillant pour tous les clients : rois, villes, grands seigneurs, princes étrangers. C’est d’ailleurs vers ces artisans que vont les commandes royales. Il se forme ainsi des des corporations d’artilleurs dans les villes, dans certains fiefs et même dans certaines abbayes.


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