Histoire de l’Artillerie, subdivisions et composantes. > 2- Histoire des composantes de l’artillerie > L’artillerie Antiaérienne et Sol-Air > Récits de faits historiques > L’Epervier et le Faucon >
3- En guise de conclusion "Epervier et Faucon"
 

En guise de conclusion

Il pourra paraître étrange à quelque esprit chagrin qu’un artilleur sol-air et un aviateur aient décidé d’un commun accord de se livrer à un tel retour en arrière. C’est que, après nous être perdus de vue pendant de longues années, nos retrouvailles personnelles ont ravivé instantanément la fraternité d’arme que nous avions forgée à travers les événements littéralement extraordinaires auxquels nous avions été mêlés.

Il nous parut alors juste et important de témoigner par écrit de ce que nous savions et avions vu, de réunir dans un même document les connaissances privilégiées qui étaient les nôtres, afin de rendre une justice équitable à l’égard de tous ceux qui avaient donné beaucoup d’eux-mêmes pour Servir au Tchad et pour servir le Tchad, afin qu’y soient autant que possible préservées du danger aérien tant leurs compatriotes que les êtres et les biens d’un pays ami.

Sans doute avons-nous pu laisser passer ici ou là quelque imprécision ou inexactitude. Que nos censeurs veuillent bien nous le pardonner et n’hésitent pas à enrichir notre contribution de leurs propres témoignages !

Bien du temps s’est écoulé depuis les événements que nous avons rapportés ici ; pourtant le voile officiel ne peut pas être encore levé sur certains aspects encore classifiés ; d’autres ne seront peut être jamais éclaircis, voire jamais révélés. Et il reste encore tant de choses à préciser... Pour conclure, tentons au moins d’en faire ici une sorte de synthèse et d’en souligner certains aspects très originaux.

Une situation politico-militaire inconfortable

A la requête du Tchad, la France est intervenue dans un pays ami. Instable intérieurement, celui-ci était en état de guerre ouverte mais non déclarée avec son voisin libyen. Pour les moyens militaires français qui furent alors engagés dans l’opération Epervier, la liberté d’action était toute relative : placée sous tutelle étroite de l’Etat-major français des Armées, lui-même soumis aux choix divergents des plus hautes autorités politiques nationales, elle était bridée par un pouvoir tchadien parfois pointilleux, bornée par les emprises territoriales de tous les Etats voisins. A contrario, les forces françaises chargées de la sureté aérienne au Tchad furent très sollicitées et furent mises sous une pression constante par les réalités opérationnelles quotidiennes.

Dans cette intervention à dominante « 3ème dimension », la France s’était donné comme rôle officiel d’apporter aux forces tchadiennes soutien et appui pour s’opposer à toute agression au sud du 16ème parallèle. Elle n’avait pas au Tchad d’ennemi officiel mais l’absence de défense aérienne tchadienne la conduisait ipso facto à s’opposer directement aux forces aériennes libyennes.

Un contexte opérationnel singulier

Le volume d’action des avions français de défense aérienne était délimité par les frontières tchadiennes, à l’intérieur desquelles seule une grande partie de la zone située au sud du 16ème parallèle bénéficiait d’une surveillance permanente. La priorité allait naturellement à la capitale tchadienne et aux installations françaises qui s’y trouvaient.

La caractérisation de l’ennemi aérien potentiel était aisée. La provenance soviétique de la plupart de ses aéronefs facilitait leur identification ; leur modernité, leur nombre et la puissance de leurs armements les rendaient particulièrement dangereux. Cet adversaire jouissait d’une quasi-totale liberté d’évolution et d’action au Nord du Tchad ; au Sud, il avait à redouter la Chasse française et à affronter la défense sol-air déployée sur les trois sites officiellement occupés et diversement protégés par un dispositif français (N’Djaména, Abéché et Moussoro).

Le 7 septembre, en attaquant à N’Djaména et à Abéché des objectifs qu’ils savaient certainement être bien défendus, les équipages « libyens » des deux Tu-22 ont fait pour le moins preuve de courage et d’une certaine témérité ; l’un des deux l’a chèrement payé. Il n’en fut pas de même à Faya le 10 septembre : compte tenu des paramètres de vol de l’agresseur et des faiblesses de la défense, son impunité était quasiment garantie.

Une défense aérienne puissante et diversifiée

Les mesures élaborées pour la coordination de l’action dans la 3ème dimension étaient tout à fait classiques. Cependant les interdictions de survol ne furent pas toujours faciles à faire respecter et les mesures de sûreté aérienne, facilement définies sur le papier, se révélèrent beaucoup moins faciles à appliquer au quotidien et en temps réel, laissant aux intervenants français une grande part d’initiative et de responsabilité.

La défense aérienne fut activée sans discontinuer, vingt-quatre heures sur vingt-quatre et pendant plusieurs années ; elle possédait une capacité d’interception impressionnante, avec ses avions de chasse et sa gamme complète d’armes sol-air : à moyenne portée (Hawk), à courte portée (Crotale), et à très courte portée (Stinger et bitubes de 20 mm). A N’Djaména furent exceptionnellement réunis des moyens complémentaires dans leurs caractéristiques techniques et dans leurs capacités : aptitude à la permanence, diversité et portées des senseurs, puissance de feu et allonge des systèmes d’arme, résistance aux contre-mesures électroniques, etc.

Cette projection extérieure et lointaine de forces, de très longue durée, fut accompagnée d’une forte consommation de crédits et d‘une usure importante des matériels. Le dilemme classique entre exigence de disponibilité opérationnelle permanente et entretien réglementé des équipements s’y trouva une nouvelle fois posé.

Des militaires français de tout premier ordre

Tous volontaires pour participer à l’opération Epervier, compétents et efficaces, les défenseurs antiaériens surent faire preuve en permanence de qualités éminentes, malgré la tension nerveuse et la fatigue : lucidité, réactivité, esprit d’initiative et de décision, confiance mutuelle, en furent les marques principales.

Une coopération interarmées exemplaire s’installa entre les exécutants ; pourtant « l’esprit de bouton » qui était totalement absent sur le terrain perdura ça et là, notamment dans la haute hiérarchie de l’Armée de l’air, dès lors qu’il eut été souhaitable de pouvoir créditer le personnel volant d’une victoire ou de s’exonérer d’un échec apparent.

L’importance du facteur Matériel

Les trois actes de guerre aérienne qui ont été évoqués ici mirent en exergue, du côté français, divers problèmes d’ordre matériel ou organisationnel dont la résolution préalable eut été préférable. Dans certains cas, des déficiences techniques furent imputables aux conditions aérologiques et climatiques très spécifiques qui mirent les matériels à rude épreuve : pour d’autres, ils résultèrent d’insuffisances précédemment occultées ou d’impasses plus ou moins consenties.

Au final

L’artillerie sol-air française et plus généralement la Défense Aérienne ont obtenu au Tchad le 7 septembre 1987 une réussite emblématique : le fait d’armes antiaérien de N’Djaména est exceptionnel et unique dans l’histoire des armées françaises depuis 1945. Cette performance de leurs aînés constitue désormais pour les défenseurs antiaériens professionnels français du 21ème siècle une ardente obligation de valeur militaire et de dévouement à leur métier.

Le bilan des défenseurs d’Epervier est largement positif et leurs différentes péripéties devraient servir d’exemples. En répondant présents pour accomplir une mission véritablement extraordinaire pour l’époque, en y étant totalement aptes, en dominant des conditions de vie parfois éprouvantes, en faisant brillamment la preuve de leur haute qualification professionnelle, les hommes et femmes de la Défense Aérienne de l’opération Epervier ont placé la barre très haut.

Septembre 1987 les mit à l’épreuve. On ne leur accorda que peu d’intérêt médiatique. Les hautes autorités militaires les apprécièrent différemment, selon leur spécialité et leur armée d’appartenance.

Le succès qui fut obtenu à N’Djaména résulta notamment de l’excellent esprit de coopération interarmées établi puis entretenu sur le terrain. Aussi, fondés sur la coopération étroite et l’estime réciproque développées au cours de leurs séjours tchadiens, on aurait pu voir se développer par la suite des coopérations plus étroites et des jumelages profitables entre unités des deux Armées de l’air et de terre. Cela fut proposé, il n’en fut rien.

Tant et si bien qu’il n’y a que dans l’Artillerie sol-air de l’Armée de terre, et plus particulièrement au sein de la communauté nationale Hawk, que l’on célèbre officiellement encore aujourd’hui le « coup d’éclat » de N’Djaména. Ce qui est aussi une façon de rendre indirectement un hommage mérité à tous les autres acteurs des « Trois Glorieuses » de la défense antiaérienne d’Epervier et à ceux qui, de France, contribuèrent activement au succès du « Faucon du Chari ».

-o-O-o-

Retour au Plan


____________

Base documentaire des Artilleurs